Episode 3

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Ça coince dans le GAEC

Depuis maintenant quinze jours, Bruno, agriculteur dans le département de la Manche, nous fait part de son expérience de vie en société. Dans ce troisième article, il nous parle de la divergence de vue intervenue entre les associés sur le projet du GAEC.

Episode 3/10 – Un désaccord sur nos objectifs réciproques

« Une divergence est apparue entre moi et mon frère Michel à l’approche de la cinquantaine. Personnellement, je pensais que les investissements réalisés après notre installation commençaient à dater et que certains nécessitaient un coup de jeune. Mon frère, Michel, avait une analyse différente. Il trouvait que nous avions assez investi, que les installations étaient fonctionnelles et qu’il fallait travailler avec l’existant. »

Le récit de Bruno, associé imaginaire, correspond à une divergence d’objectif entre associés décelée parfois dans les sociétés agricoles. Cette divergence peut entrainer un divorce conflictuel entre les associés. Bruno et son frère ont trouvé la solution pour ne pas tomber dans cette extrémité.

Des objectifs communs qui divergent

« Au départ du GAEC, je partageai avec Michel, un projet commun. Nous avions l’ambition de développer la ferme familiale laissée par nos parents. Nous souhaitions également nous dégager du temps libre et ne pas être esclave de l’exploitation comme l’avait été nos parents. Au fil des ans, d’importants investissements ont été réalisés. Ils ont permis de mettre en place une exploitation performante et d’améliorer nos conditions de travail. Mais avec le temps les choses ont évolué. Ma fille, Aurélie, m’a averti de son désir de revenir sur l’exploitation familiale. J’en étais très satisfait. J’avais donc le souhait de poursuivre le développement de l’exploitation avec l’objectif de  transmettre à ma fille une entreprise la plus compétitive possible. Par contre, les enfants de Michel s’étaient orientés vers d’autres secteurs d’activité. Ils ne souhaitaient pas revenir travailler sur l’exploitation. Michel n’avait plus la volonté d’investir. »

Des divergences qui se cristallisent sur la salle de traite

« Mon frère désirait mettre la priorité sur le revenu et non plus sur les investissements. Pour moi, l’installation la plus urgente à rénover était la salle de traite. Elle commençait à dater. En outre, suite aux différentes rallonges, nous produisions 100.000 l de quota de lait supplémentaire et le nombre de postes était devenu insuffisant. Le temps d’astreinte avait augmenté. Celui qui trayait le soir finissait de plus en plus tard, s’attirant régulièrement les « piques » de son épouse. La salle de traite était sombre avec un plafond très bas. Je m’y rendais presque à reculons. Je n’étais pas fixé sur le nouveau système à mettre en place. Je n’avais qu’une idée en tête : il fallait changer la salle de traite. Sans cesse je remettais la question sur le tapis auprès de mon frère. Agacé, ce dernier a fini par ne plus me répondre. A la fin, il m’évitait. »

L’importance d’établir un constat partagé

« La situation était devenue intenable. Un jour, d’un commun accord, nous avons décidé de reprendre les choses en main. Nous nous sommes mis autour d’une table et nous avons discuté. Nous avons d’abord fait le constat que le projet initial défini au moment de notre installation avait été mené à bien. L’exploitation était devenue très performante. Puis nous avons convenu que nos objectifs individuels avaient évolués différemment dans le temps et qu’ils étaient cohérents au regard de nos situations actuelles respectives. Mais ils étaient devenus difficiles à concilier au sein de la société. »

La recherche et la mise en place d’une solution

« Nous avons étudié les différentes possibilités. Nous sommes rapidement tombés d’accord : il était impossible de poursuivre la route ensemble. Nous avons analysé toutes les conséquences humaines, financières, comptables, juridiques, et fiscales d’une séparation à la fois pour l’exploitation mais également pour chaque associé. Michel s’est retiré du GAEC et nous avons scindé l’activité de la société en deux. Mon frère a repris l’atelier volaille, mis en place après notre installation, ainsi que la plupart des terres de cultures. Il m’a également donné son accord tacite pour me recéder le foncier qu’il reprenait à son arrêt d’activité. De mon côté, j’ai gardé la production laitière avec toutes les infrastructures nécessaires. »

Une satisfaction partagée

« Ma fille, Aurélie, s’est installée avec moi dans le GAEC. Avec l’aide de ses prêts Jeune Agriculteur nous avons refait l’installation de traite. Mon frère a poursuivi son activité comme exploitant individuel. Comme convenu dans notre accord, Michel m’a recédé ses terres et ses installations à son départ en retraite. Tout le monde a respecté ses engagements. Je suis resté en bon termes avec mon frère. Ma mère a le plaisir de recevoir, dans la convivialité, tous ses enfants, petits enfants et arrière petits-enfants le jour de Noël. Vous comprendrez pourquoi je dis cela dans un prochain épisode. »

Le projet : un objectif commun

Lorsqu’on est exploitant individuel, même si ce n'est pas souhaitable, on peut accepter une stratégie non claire ou en perpétuelle adaptation. Par contre, dans un projet collectif qui implique des investissements financiers de chacun, il est indispensable de définir la stratégie commune. L'absence d'objectifs clairs peut générer des tensions entre les membres, car certaines décisions seront prises en désaccord avec les attentes ou la vision stratégique de l'un ou l'autre.

Ajuster ses objectifs quand les choses évoluent

Tout au long de la vie d'un collectif, la situation peut changer : aspects personnels, familiaux, santé, volonté d'investir ailleurs (du temps, de l'argent…). Il faut, lorsqu'on ressent malaise ou tension, et bien entendu à l'entrée ou la sortie d'un associé, se donner le temps de remettre à plat le projet existant pour le reconstruire ou l'amender. Il est salutaire que les attentes de chacun soient exprimées et explicites devant les autres.